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L'instabilité des certitudes

22/12/2020

L'instabilité des certitudes

par le Dr Sophie Mainguy-Besnier

Les vertus d’un principe thérapeutique ne sauraient garantir l'innocuité de son utilisation.
Les antibiotiques efficaces en cas d’infections bactériennes sévères favorisent la prolifération d’agents pathogènes intraitables s’ils sont utilisés en excès. 
Les anticoagulants qui sauvent des vies dans de nombreuses indications, causent aussi la mort lorsqu’ils sont mal employés de même que les antidouleurs, qui soulagent certes, mais tuent tout aussi bien.
Même celui qui ne boit que de l'eau, peut provoquer sa mort s’il le fait en très grande abondance (on parle alors de potomanie). 
La Vie se caractérise par sa nécessité permanente d’équilibre.
Tout ce qui méprise cette réalité y est ramené avec la même violence qu’elle s’en est éloignée.
Le seul dogme de santé pérenne est celui de l'équilibre.
Or, par définition, il n’y a pas de principe thérapeutique efficace qui soit neutre et qui donc n'entraîne pas une certaine forme de déséquilibre paradoxal.
Dès que l’on intervient on modifie et dès que l'on modifie, on soulage peut-être mais on perturbe aussi. 

 

C’est pourquoi soigner est un art. 
Soigner ce n’est pas appliquer des validations scientifiques au motif qu’elles ont été expérimentées. C’est composer avec l'inimaginable capacité de la vie à rendre chaque situation unique, chaque circonstance nouvelle et éphémère, chaque personne innovante. Soigner c’est combler le gap entre la moyenne statistique, la stabilité du modèle et l’incessant imprévu du vivant. C’est dégager la combinaison optimale pour que les vertus présentes ou escomptées soient conservées au cœur du chaos du quotidien.
Car aucune étude ne peut rendre compte de la réalité évolutive et non reproductible de la Vie. Aucune étude ne peut prendre en compte l'état instantané du sujet traité, de son environnement, de ses habitudes, de ses influences de vie, de ses forces du moment et de ses fragilités de l’instant. 

Un principe thérapeutique est comme son nom le stipule un principe, c’est-à-dire une théorie qui se valide selon des règles et des circonstances d’utilisation. 
Lesquelles changent en réalité constamment. 
Parce que personne n’est le même ne serait-ce que d’un jour à l’autre, parce que le monde ne l’est pas non plus, ni les climats, ni les populations, ni les gènes, ni les traditions culturelles, ni les croyances profondes, ni les envies ou les motivations de l’instant. 
La science dilue l’influence de ces paramètres subjectifs par le nombre afin de pouvoir obtenir des résultats qu’elle estime objectifs. Elle part du principe qu’ils se lissent dans l’échantillonnage. 
Ce n’est que relativement vrai. Un échantillonnage ne saura que s’approcher de la variabilité des individus puisqu’il ne les contient pas tous. Et un échantillonnage représente une tendance momentanée, fixe dans le temps mais qui est elle aussi susceptible d'évoluer. En réalité, nombre de ces études ne sont reproductibles que dans la théorie. 
Car même la réalité organique change. 
Les sens s'exacerbent, les sensibilités se développent ; les génomes se modifient, les tolérances varient, les environnements influent ; les dérèglements s'additionnent.
L’art du soin, lui, se focalise sur cette instabilité. Il s’adapte, invente, évalue, essaye, recommence jusqu’à trouver, de concert avec celui qui se vit, la plus juste combinaison pour lui.
On ne soigne pas avec des principes thérapeutiques, on s'appuie sur eux avec la mission de s'adapter à l'éternelle dynamique des existences. 
Car la Vie ne s’arrête jamais d’être transitoire.
Ne soigner que depuis des principes c’est l'oublier ainsi que les innombrables fois où ils ont dû être remis en cause. 

 

Et il n’est pas injurieux vis-à-vis de la science médicale de se le rappeler. C’est la garantie de son humilité. Alors si l’on est enclin à l’inflexibilité, à trop aimer nos certitudes, rappelons que - pour ne citer que ceux-là - la thalidomide, le distilbène, le Vioxx, le dextropropoxyphène ou encore le mediator ont été retirés avec plus ou moins de fracas après des dizaines d’années de distribution. 
La réalité se révèle avec le temps, parfois même seulement au travers de nos descendances.
Entre 2001 et 2010, la médecine a inversé 146 fois ses recommandations, c’est-à-dire que ce qui était conseillé a été invalidé à 146 reprises par la suite pour être finalement désapprouvé. (*)
C’est peu au regard des milliers de recommandations en vigueur, c’est énorme si cette science se revendique comme certaine.
A contrario, l'arrivée de la levofloxacine dans les années 2000 a divisé par trois la fréquence et les temps d’hospitalisation des bronchiteux chroniques.
Les innovations d’aujourd’hui sont autant les succès du siècle que les drames de demain.
En matière de santé, soyons inventifs mais, de grâce, épargnons-nous l’offense du prosélytisme et de la marche forcée. Épargnons-nous la morgue de certitudes qui ne peuvent être que mensongères. 

Quand l’erreur se révèle, la sincérité et le respect restent les seules protections de nos âmes. 


  (*)  “ le pouvoir de Guérir ” de Michel Raymond - directeur de recherche au CNRS et responsable de l’équipe Biologie évolutive humaine à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier.