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Dans le mille

29/10/2020

Dans le mille

Chronique d'un refus de soin, par le Dr Sandy Plouvier

J’étais installée depuis peu, 4 mois à peine. Pour un jeune médecin qui « ouvre » son cabinet médical, ces premiers temps sont importants. Il s’agit de donner satisfaction aux patients bien sûr et de s’assurer une bonne réputation professionnelle auprès des confrères notamment les médecins généralistes du secteur afin qu’ils vous adressent leurs patients. 

 

Cette dame passe la porte. Un simple coup d’œil vers ses jambes et leur œdème majeur indique qu’elle est là pour un bilan veineux.  L’ordonnance de son médecin traitant (issu du plus gros cabinet de groupe de la ville) confirme et une discrète allusion m’oriente vers le fait que ce bilan est loin d’être le premier. Effectivement elle me sort une bonne dizaine de courriers de différents confrères, tous concordants, décrivant parfaitement l’insuffisance veineuse profonde et prescrivant tous la même prise en charge : invariablement le port de contentions est au premier plan de la thérapeutique. Les confrères en question ont toute ma confiance et ma reconnaissance professionnelle. Elle a fait le tour de toute la profession et collectionne visiblement les rapports d’examens. Le dernier date de moins de 3 mois. 

 

Simple et bien huilée, la logique voudrait que je réponde à la demande, lui fasse son examen complémentaire, confirme pour la énième fois le diagnostic et prescrive pour la énième fois la même prise en charge. Tout voudrait que je lui donne ce qu’elle est venue chercher : la confirmation de sa souffrance (étymologiquement le patient est celui qui porte la souffrance), un acte technique, la satisfaction d’une consultation supplémentaire, de l’empathie… Tout comme à l’habitude.

Mais autre chose se met en place. Je n’ai d’ailleurs été capable d’expliquer ce qu’il s’est passé ce jour-là qu’une décennie plus tard. Là je suis dans mon cabinet face à cette dame et ses jambes dans un état déplorable et je m’entends dire l’indicible :

 

- Mais qu’est-ce que vous attendez de cet examen au juste ?
- Que vous me disiez ce que j’ai aux jambes.
- Mais dix de mes confrères vous l’ont déjà dit et bien explicité. Je suis adepte des seconds avis si un patient en a besoin, d’un troisième s’il y a discordance mais au-delà…
- C’est mon médecin généraliste qui me l’a prescrit.
- Après que vous le lui ayez demandé, non ? 
- Bon, vous allez me le faire mon echo-doppler?
- Non. Non, je ne vais pas le faire car ce serait malhonnête de ma part d’encaisser le prix de cet examen .


Je m’entends dire tout cela, je me dis  "mais non fais-le enfin, c’est simple, son médecin sera content, elle aussi, pense donc à ta patientèle, que va-t-on dire ? tu ne peux pas parler comme ça aux gens"  !! et puis cela ne me ressemble pas du tout  en plus…


- Ça ne me coûte rien, je suis à 100%.
- Raison de plus ce serait encore plus malhonnête vis-à-vis de la sécu et du contribuable qui la fait tourner!

 

La patiente commence à enrager, et je le comprends, pourtant je suis très calme.

 

- Quand j’aurai fait l’examen et que je vous dirai comme les autres que seules des contentions peuvent éviter à ce stade une aggravation sévère, le ferez-vous ?
- Non je n’en veux pas.
- Donc il est inutile que je fasse cet examen.
- Je n’en veux pas, ce n’est pas vous qui les portez, c’est insupportable, et en plus ce n’est pas beau !
- Oui parce que vos jambes comme ça elles sont très belles...

 

Non mais ça ne va pas la tête !!!! Je viens d’une famille de médecins libéraux, la patientèle ça se respecte madame ! On DOIT être gentille empathique et tout et tout. Pourtant la mécanique est lancée, impossible de l’arrêter.

 

- Mais mais mais !!!!!  …. Et puis j’en ai marre. Il n’y a pas un traitement pour me guérir ?
- Ah bien si .  Oui il y en a un, un traitement révolutionnaire, en une prise vos jambes seraient parfaites.

(Ses yeux s’éclairent)

Mais aucun de mes confrères ne vous l’a donné et moi non plus, parce qu’on est comme ça nous les docteurs, on préfère vous torturer avec le traitement pénible plutôt que vous donner le truc qui fonctionne… Vous ne pensez pas que si un tel traitement existait nous vous embêterions avec ces contentions ?

 

Stupeur ; le temps s’est arrêté dans le cabinet, comme si quelque chose en elle venait de comprendre. Elle me tend sa carte vitale, je ne la prends pas et la raccompagne en silence.

 

J’ai probablement fait la bourde du siècle, seulement après 4 mois d’installation mais bon c’est fait...  Je ne la reverrai certainement jamais.

 

Six semaines passent. Un matin ma secrétaire me tend mon planning de la journée, mes yeux sont immédiatement attirés vers le RDV de 11h : Mme V !   Je m’attends à passer un très mauvais moment.

 

11h, j’arrive en salle d’attente. Mme V est là, avec des bandes de contentions parfaitement posées. Le volume de l’œdème a diminué de moitié. Elle me sourit. Les fêtes de Noël approchent, elle me tend une boîte de chocolats. 


Elle s’assoit en face de moi et me dit merci. « Merci docteur de m’avoir secouée comme vous l’avez fait » . 
Je n’en reviens pas. Je pensais avoir tiré hors cible, la flèche a atterri dans le mille.  Elle me dit:


-  En sortant la dernière fois je vous ai détestée, je vous aurais arraché les yeux, j’ai pleuré de rage. Et puis la nuit suivante je me suis rendu compte de mon comportement immature, je me suis vue adolescente en pleine incohérence, à demander des solutions mais à ne pas vouloir les appliquer. Mes jambes sont précieuses et si vous tous les docteurs vous me conseillez ça, même si c’est pénible c’est certainement pour mon bien et pas pour m’embêter comme je le pensais. 
Alors le lendemain j’ai appelé l’infirmière, j’avais encore l’ordonnance de mon médecin traitant pour la pose des bandes. Elle vient tous les jours. Ce n’est pas agréable du tout mais voilà, je vois que ça s’améliore.

 

Je suis abasourdie. Notre consultation dure plus de 45 minutes. Nous reprenons chaque point, nous essayons de voir dans quel délai nous pourrons passer aux bas de contention au lieu des bandes. 

 

Je l’ai suivie tous 6 mois pour ses bilans veineux de contrôle durant mes 8 années dans ce cabinet. Chaque fois elle était plus heureuse, elle avait repris le pouvoir sur elle-même et sur sa pathologie. Notre complicité restera gravée à jamais dans ma mémoire. Lorsque j’ai quitté la région des années plus tard, elle m’a écrit une longue lettre.

 

J’ai suivi de nombreux patients après elle, j’ai le plus souvent répondu à la demande qui m’était faite par le patient ou par son médecin traitant. Mais régulièrement je fais une pause et je me rappelle que ce que je considère comme mon plus bel acte de soin est passé par un refus de soin. 

 

Parfois le centre de la cible n’est pas du tout dans la demande de surface et quelque chose en moi a su dans quelle direction décocher la flèche malgré toutes les objections de mon mental. J’ai appris avec le temps à cultiver la confiance en cette voix intérieure. 

À chaque patient sa médecine, à chaque médecin sa vision de la maladie. Un soulagement venu d'Orient