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À chaque patient sa médecine, à chaque médecin sa vision de la maladie.

01/11/2020

À chaque patient sa médecine, à chaque médecin sa vision de la maladie.

Un changement de regard par le Dr Hélène Coulier

Le couple formé par le médecin et le malade n’est jamais un hasard. Du côté du médecin, certains disent que nous avons les malades qui nous ressemblent. Je dirais plutôt que nous avons les malades que l’on demande. 


Ainsi, au début de mon activité professionnelle, j’évoluais d’une urgence vitale à une autre entrainant parfois la surprise de mes collègues. Je demandais à sauver.  Par exemple, lors de ma première garde d’interne, je reçus en une nuit huit patients avec infarctus du myocarde aigu. Je fus qualifiée de “chat noir” par mon chef de clinique qui arrêta au bout du 4eme infarctus de rentrer chez lui pour tenter de dormir. 
Aussi par la peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur, je continuais à avoir toutes sortes de situations d’urgence dont une à l’apparence de choix cornélien. Une nuit, je fus appelée pour traiter un arrêt cardiaque. À peine entrée dans la chambre de cette patiente à “réanimer”, mon bip sonne : c’est le secteur 2 de l’USIC (soins intensifs), situé de l’autre côté du couloir pour un autre arrêt cardiaque. J’étais en apparence seule médecin avec deux arrêts cardiaques à traiter en même temps. En réalité, il n’y a pas eu de choix. L’équipe infirmière était là. En un instant, nous prîmes la forme d’un corps soignant, j’avais dix bras. Je pus évoluer d’une chambre à l’autre et nous avons pu traiter ces patients.


Et puis, grâce à ces expériences (dont d’ailleurs je ne soupçonnais pas la puissance émotionnelle), je me suis aperçue que quoi que l’on fasse, quelle que soit l’énergie déployée à maintenir en vie, quelque chose dépassait ma volonté de bien faire, de sauver et ce, bien avant de parler de tout acharnement thérapeutique.  Cette compréhension que quel que chose est hors du champ de volonté des protagonistes, au-delà de toute action, tout médecin y est confronté. Celle-ci n’empêche pas de poursuivre les soins et l’accompagnement. Elle dégage simplement de toute tentative de mettre en jeu notre énergie personnelle volontaire dans l’action et permet de s’affranchir d’un orgueil volontariste. Elle permet aussi de ne pas s’octroyer la responsabilité de la guérison, non pas que l’action produite n’est pas eu d’effet mais elle n’est qu’une partie de l’iceberg.


À l’inverse, tout est toujours possible. Ainsi l’habitude de classer, d’étiqueter, de « pronostiquer » un malade est aussi un piège. Ce faisant, on lui applique une croyance. Celui qui a vécu pour lui ou quelqu’un d‘autre une guérison dite surprenante, voire une issue miraculeuse sait qu’il ne faut pas accorder trop de crédit aux statistiques. Elles nous informent juste d’une situation de départ qu’il faudra examiner. 
Lors d’un weekend de garde, je visitais le patient de mon associé étiqueté en fin de vie après de multiples traitements. Je constatais une dégradation des paramètres et des résultats peu compatibles avec la vie à très court terme. Les possibilités thérapeutiques étaient dépassées. J’informais alors son épouse d’un décès imminent. Le lendemain, j’entrais dans la chambre de ce patient qui, radieux, se déclarait guéri. Tous les paramètres étaient bien meilleurs. Ce patient n’a bien sûr pas récupéré sa fonction cardiaque normale mais quelque chose était guéri. Près de deux ans après, il est toujours en vie. Dans le domaine de la guérison et de la médecine, comme dans toutes les sphères de la vie, tout est toujours possible. 


Il y a aussi l’intuition qui a fait de la médecine un art. Le médecin en observateur de l’humain sait décoder facilement le langage du corps et est à l’écoute de choses subtiles. Ce sont des données comme les autres. Et parfois, sur un signe minime, quelque chose s’allume et nous pouvons être amenés à faire des diagnostics très précoces (de cancer par exemple). 

 

Et si notre rôle, (s'il existe) n'était pas seulement dans le diagnostic et le traitement sous toutes ses formes ? Nous traitons une maladie, voire un syndrome ou encore un symptôme dont nous ne connaissons pas l’origine. Cela est aidant et en même temps d'autres choses se jouent. Nous soupçonnons parfois une origine psychosomatique, c’est un diagnostic par défaut.  Cette dénomination a d’ailleurs une connotation négative par rapport au « vrai malade ». C’est dans la tête, nous ne comprenons pas. Nous n’y sommes pas formés et cela  dépasse le champ de nos compétences. Les patients après avoir consulté de multiples spécialistes restent avec leur souffrance. Ce n’est satisfaisant pour personne. Après ce tour d’horizon parfois nécessaire pour endiguer l’anxiété du patient, ne sommes nous les mieux placés pour valider que l’on peut souffrir, avoir mal sans être malade ? Pouvons nous aller plus loin ? 


Selon mon expérience, le médecin est dans un échange au-delà de l’action de la médecine. Il accompagne le patient en laissant le champ des possibles ouvert et s’abstenant de toute projection sur le diagnostic, le pronostic ou le patient lui même. En vérifiant la qualité de sa présence à l’autre, en étant vrai même quand on ne sait pas, on invite alors le patient à, lui aussi, quand c’est le moment, s’ouvrir à d’autres regards sur son histoire et lever certaines croyances. Le laisser rétablir en lui la dimension psycho-émotionnelle de la souffrance et reprendre les rennes.  Le praticien peut alors se laisser surprendre par la personne qu’il soigne et qui, par bien des aspects dans cette démarche, nous soigne également. 


Ainsi, le premier remède pour moi et beaucoup de mes confères est de ne pas se prendre au sérieux. Mes patients peuvent, à priori, être guéris du mal que je ne leur ai pas encore trouvé et auquel je ne crois pas particulièrement au départ.

 

Comme nous le souhaitons, jusqu'au dernier souffle... Dans le mille